« Laudato Si’ : vers l’écologie intégrale » par Mgr Hervé GIRAUD – samedi 28 novembre 2015

1 décembre 2015

Textes & homélies

INTRODUCTION 

Face aux urgences écologiques, l’Église catholique exprime sa prise de conscience de l’importance de développer une réflexion de fond. D’où cette première encyclique d’un pape sur « l’écologie intégrale ».

À qui parle le pape ? Le pape François s’adresse à tous les hommes et femmes de bonne volonté, « à chaque personne qui habite cette planète. » « Les talents et l’implication de tous sont nécessaires » pour « entrer en dialogue avec tous au sujet de notre maison commune.  » Il lance quelques appels particuliers aux responsables politiques et aux décideurs économiques. Mais il réprimande largement toutes nos inconsciences, la faiblesse de réaction des politiques, les idéologues, les réductionnistes, l’anthropocentrisme et la frilosité des conférences internationales.

Pourquoi parle-t-il ? Il parle en raison d’une prise de conscience de beaucoup, Église comprise, d’une détérioration importante de la planète, du risque pour partie avéré d’une véritable catastrophe écologique, et de la dette écologique entre le Nord et le Sud. Il y a urgence pour «  la sauvegarde de la maison commune ». Le pape François parle de comportement suicidaire. Les trois T sont menacés : terre, toit, travail. Le climat, dont il sera question lors de la COP 21, est un révélateur d’un grand changement culturel et humain : « Parmi les plus pauvres les plus abandonnés et maltraités, se trouve notre terre opprimée et dévastée  ». Le pape veut appuyer tout ce qui sera fait pour relier environnement et justice sociale. Enfin, il veut inviter les chrétiens à se mobiliser. Il en appelle à un sursaut collectif devant la gravité des dommages et des injustices (29 fois le mot grave). Il invite même à une « révolution culturelle ».

Comment l’encyclique a-t-elle été écrite ? Le pape signe une encyclique écrite à plusieurs mains avec conseillers et spécialistes (y compris non croyants). Elle est donc le fruit d’un long travail collaboratif avec le Conseil pontifical Justice et Paix mais aussi d’une écoute spirituelle des meilleures données scientifiques disponibles sur les questions environnementales. Le pape a impliqué beaucoup de monde pour impliquer tout le monde. Il s’appuie sur des textes publiés par des Conférences épiscopales de nombreux pays (Japon, Allemagne, Philippines, Portugal, Bolivie, Brésil, Argentine, Paraguay, Mexique). Cette encyclique résulte donc d’une réflexion, à la fois joyeuse et dramatique, qui ne se veut ni définitive ni totalisante : «  L’Église n’a pas de raison de proposer une parole définitive et elle comprend qu’elle doit écouter puis promouvoir le débat honnête entre scientifiques, en respectant la diversité d’opinions. »

De quoi s’agit-il principalement ? Il s’agit d’écologie intégrale. L’encyclique parle de « conversion écologique globale… d’écologie humaine authentique ». Intitulée Laudato si’, elle tire son titre de l’invocation de saint François d’Assise, « Loué sois-tu, mon Seigneur » qui, dans le Cantique des Créatures, rappelle que la terre est notre bien commun. Cette terre « crie en raison des dégâts que nous lui causons par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle ». Son cri, avec celui des pauvres, interpelle notre conscience « à reconnaître les péchés contre la création ». Comme Jean Paul II, qui avait déjà imploré « une conversion écologique globale », François en appelle à une «  écologie intégrale  » car la préoccupation pour la nature, la justice envers les pauvres, l’engagement pour la société et la paix intérieure sont inséparables. Il rappelle 9 fois que « Tout est lié ». Et cette expression imprime une approche systémique. Le parcours de l’encyclique est donc construit autour du concept d’écologie intégrale pour articuler les relations fondamentales de la personne : avec elle-même, avec d’autres êtres humains, avec la création et, pour les croyants, avec Dieu. L’écologie ne peut se concevoir sans un rapport à la culture, à la politique, à l’économie…

Mon propos comportera trois points, qui suivent au plus près le découpage de cette encyclique en 6 chapitres, en 6 principes avec 9 idées pratiques.

UNE ENCYCLIQUE EN 6 CHAPITRES

Le premier chapitre de cette encyclique s’ouvre sur une écoute des meilleurs résultats scientifiques disponibles aujourd’hui sur les questions environnementales : la science est une instrument privilégié pour déceler le cri de la terre. Le pape l’utilise donc pour dresser un état des lieux de notre planète, évoquant pollution, changement climatique, consommation responsable, culture du déchet, question de l’eau, perte de biodiversité, détérioration de la qualité de la vie, dégradation sociale, mégapoles, énergies renouvelables. Son constat est mathématiquement réaliste.

Le chapitre II s’appuie sur la tradition judéo-chrétienne. Le pape en tire un appel au discernement. Il met en lumière le lien intérieur entre la création, le Créateur, et la responsabilité de l’humanité : Dieu nous a confié la Terre pour en prendre soin et permettre à tous les humains de vivre.

Le chapitre III examine les « racines de la situation actuelle, pour que nous ne considérions pas seulement les symptômes, mais aussi les causes les plus profondes ». Le pape y dénonce l’emprise du modèle économique dominant.

Le chapitre IV élabore le profil de l’écologie intégrale pour faire comprendre « la place spécifique de l’être humain dans ce monde ». 
Le pape établit les liens entre écologie et justice sociale, écologie et éthique, écologie et spiritualité. François veut avoir une réponse globale. Pour lui, il n’y a pas des crises séparées. «  La dégradation de l’environnement comme la dégradation humaine et éthique sont intimement liées » (LS 61).

L’encyclique propose ensuite, au chapitre V, une série de lignes de renouvellement des politiques internationale, nationale et locale, des processus de décision tant dans le secteur public que dans les entreprises, du rapport entre politique et économie, entre religions et sciences, et tout cela dans un dialogue transparent et honnête.

Enfin, sur la base de la conviction que «  tout changement a besoin de motivations et d’un chemin éducatif  », le chapitre VI propose « quelques lignes de maturation humaine inspirées par le trésor de l’expérience spirituelle chrétienne  ». Car le pape se veut positif et plein d’espérance sur la capacité de l’homme à changer ses styles de vie.

UNE ENCYCLIQUE AVEC 6 PRINCIPES POUR UNE CONVERSION ECOLOGIQUE

Comme je ne peux résumer la richesse des propos françoisiens, j’en ai extrait les six principes qui peuvent guider la « conversion écologique  », principes qui peuvent amener dans notre vie ordinaire une nouvelle vision de la création : principe de la destination universelle des biens, principe de réciprocité, principe d’anticipation, principe d’exemplarité, principe de subsidiarité, principe de petitesse.

1. Le principe de la destination universelle des biens : il signifie que tout nous est déjà donné. Soit par nos prédécesseurs (en bien ou en mal) et même par les générations futures ! Et ce principe apparaît premier par rapport au principe du droit de propriété. Tout le monde doit pouvoir bénéficier de la terre. « Croyants et non croyants, nous sommes d’accord sur le fait que la terre est essentiellement un héritage commun, dont les fruits doivent bénéficier à tous. » « Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ?  »

2. Le principe de réciprocité : ce principe peut se formuler ainsi : «  Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux. » (Lc 6,31). Si nous voulons une terre respirable ou propre, il faut la laisser respirable ou propre pour les autres. Cela demande de penser aussi à partir des autres, à partir de nos contemporains ou de nos descendants. Cette réciprocité inclut l’intime relation entre les pauvres et la fragilité de la planète : l’Église passe d’une perspective sociale à une perspective plus intégrale en incluant l’écologie. Sans réciprocité, sans conscience que tout est lié, nous n’avancerons pas. « Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. »

3. Le principe d’anticipation : le texte parle de principe de précaution, mais l’expression seule donnerait à penser qu’on se contente de ce principe trop frileux. La précaution qui bride toute initiative cède donc la place à l’anticipation. Il s’agit d’avoir « un regard qui aille au-delà de l’immédiat  ». Anticiper c’est prévoir mais aussi laisser venir. Tout doit être fait pour trouver un nouveau mode de vie ou une nouvelle manière d’être (« réfléchir sur notre style de vie  » LS 225). Il faut aller au-delà de l’immédiateté et penser aux conséquences sociales de nos actes, mêmes les plus privés. « La terre que nous recevons appartient aussi à ceux qui viendront. » Ainsi entendu, « ce principe de précaution permet la protection des plus faibles, qui disposent de peu de moyens pour se défendre… » (LS 186).

4. Le principe d’exemplarité : ce principe fait partie du principe de responsabilité. L’encyclique incite fortement à montrer l’exemple. L’Église cherche non seulement à conscientiser, à bousculer, à ne pas avoir peur, mais aussi à être en position de montrer l’exemple, c’est-à-dire de ne pas attendre que les autres commencent !

5. Le principe de subsidiarité : la subsidiarité consiste à ne pas retirer des responsabilités à un niveau donné pour les confier à un niveau supérieur si le premier est capable de les assumer. C’est un principe de régulation de la vie sociale, mais c’est surtout un principe de comportement. C’est un état d’esprit éthique. L’encyclique insiste donc sur le « développement des divers groupes intermédiaires, selon le principe de subsidiarité.  » Et parmi ceux-ci, «  la famille se distingue spécialement comme cellule de base de la société. »

6. Le principe de petitesse ou de faiblesse ou de fragilité : le pape demande d’«  être sereinement présent à chaque réalité, aussi petite soit-elle. » Il précise qu’« une écologie intégrale est aussi faite de simples gestes quotidiens par lesquels nous rompons la logique de la violence, de l’exploitation, de l’égoïsme.  » (LS 230). Cela fait autant écho à saint Paul «  lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort  » (2 Co 12,10) qu’à l’effet colibri ! Le Saint-Père nous rappelle ainsi que même la fragilité est porteuse d’espoir.

9 IDEES PRATIQUES

L’encyclique ne se contente pas d’analyses générales et de grands principes. Elle suggère aussi des idées pratiques. Le pape entend promouvoir une « écologie de la vie quotidienne ». Au numéro 211 il évoque « l’éducation à la responsabilité environnementale ». Il me suffit d’une citation pour montrer que personne ne doit se sentir hors de ces urgences écologiques : « L’éducation à la responsabilité environnementale peut encourager divers comportements qui ont une incidence directe et importante sur la préservation de l’environnement tels que : éviter l’usage de matière plastique et de papier, réduire la consommation d’eau, trier les déchets, cuisiner seulement ce que l’on pourra raisonnablement manger, traiter avec attention les autres êtres vivants, utiliser les transports publics ou partager le même véhicule entre plusieurs personnes, planter des arbres, éteindre les lumières inutiles. Tout cela fait partie d’une créativité généreuse et digne, qui révèle le meilleur de l’être humain. » (LS 211). C’est bien ce « meilleur de l’être humain » que l’Église catholique entend favoriser pour le service du bien commun, de notre commune terre. L’appel du pape est pour une sobriété de vie, une sobriété heureuse.

CONCLUSION

L’encyclique nous amène finalement à voir plus loin, vers l’avenir, vers une fin ultime. Son approche holistique et téléologique invite en définitive à ne pas oublier que le sens de notre vie reflue sur la manière dont nous traitons notre maison commune. L’encyclique est imprégnée d’une spiritualité écologique car une mystique aide à agir. Pour le pape tout vient de Dieu et tout est orienté vers une plénitude en Dieu. Cette prise de conscience d’une origine commune peut accentuer la compréhension d’une fraternité, chère aussi à notre république. Le pape invite à contempler le monde non pas de l’extérieur, mais « de l’intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels le Père nous a unis à tous les êtres  ». L’urgence écologique nous presse de prendre conscience que l’«  on n’a pas encore fini de prendre en compte les racines les plus profondes des dérèglements actuels qui sont en rapport avec l’orientation, les fins, le sens.  »

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