Les cinq sens de la Miséricorde

11 mars 2016

Textes & homélies

Conférence de carême – Mars 2016

 

1. La vue : Le regard de la miséricorde 2. L’ouïe : L’écoute de la miséricorde 3. Le toucher : Le toucher de la miséricorde 4. L’odorat : L’odeur de la miséricorde 5. Le goût : Le goût de la miséricorde

« Jésus-Christ est le visage de la miséricorde du Père… A travers sa parole, ses gestes, et toute sa personne, Jésus de Nazareth révèle la miséricorde de Dieu. » (Pape François). Nul mieux que le Christ ne peut nous montrer la manière de vivre (de) la miséricorde de Dieu pour être « miséricordieux comme le Père ».

Nous le savons le mot miséricorde est difficile à comprendre. Saint Thomas d’Aquin définissait la miséricorde ainsi : celui qui a son cœur (cor) auprès des pauvres (miseri). Le pape François donnait, le 1er mars dernier, une autre définition : « La miséricorde est la capacité de nous émouvoir, d’éprouver de l’empathie. » Beaucoup ont cherché des synonymes à ce mot miséricorde : bonté, bienveillance, compassion, plénitude de la justice, empathie, sympathie, amabilité, faveur imméritée, sollicitude gratuite de Dieu, grâce, tendresse, pitié, amour de préférence pour les pauvres (anawim, faibles, défavorisés), indulgence, magnanimité, longanimité…etc. En tout cas la miséricorde l’emporte sur la justice… sans être une grâce ou une consolation bon marché. Et encore faut-il concilier justice et miséricorde. Ainsi, pour les théologiens la miséricorde est centrale, elle est l’expression de l’être divin lui-même. La miséricorde est la manière de Dieu d’exercer la justice. Elle est la racine première de la justice. La toute-puissance de Dieu s’exprime quand il patiente et prend pitié. La miséricorde est comme le regard du cœur de Dieu sur notre misère.

Pour sortir des sentiers battus – car certains commencent à nous dire que ce « thème » est trop envahissant ! – je me suis dit qu’il fallait être concret et partir de nos sens, de nos cinq sens, car ils expriment et nous permettent d’éprouver la miséricorde qui vient du cœur. Jésus a utilisé ses 5 sens pour exprimer la miséricorde du Père par sa parole, ses gestes et sa personne même. D’où mon titre « les cinq sens de la miséricorde ». La miséricorde fait voir, écouter, toucher, sentir, goûter. Ce qui m’a donné l’idée de cette approche, c’est la devise même du pape François : « miserando atque eligendo », « il le regarda avec un sentiment de miséricorde et le choisit ». Tout commence dans le regard du Christ. Bien plus : « Tout en Jésus parle de la miséricorde. Mieux ! Il est lui-même la miséricorde. » (François, JMJ 2016) Je ne parlerai donc pas de pardon, d’autres le feront. Car je voudrais ce soir insister sur tout ce que fait la miséricorde avant même de pardonner. Mon propos est donc en amont : la miséricorde est déjà présente dans ce qui la rend possible. Elle ne vient pas « après » ; elle se manifeste déjà dans nos sens.

1. Le regard de la miséricorde

Je commence par quelques versets bibliques qui m’ont donné à penser – quelques commentaires rapides, autant de twitthomélies que nous pouvons partager !

En Mt 13,13 Jésus dit : « Ils regardent sans regarder. » Nos regards sont trop rapides ou superficiels, ils ont besoin de limiteurs de vitesse. François dit qu’il faut « ralentir la marche pour regarder la réalité d’une autre manière » (Laudato Si n°114).

En Mt 6,22 Jésus dit : « La lampe du corps, c’est l’œil. » Il nous faut donc commencer par former nos yeux. En commençant par regarder avec les yeux de Jésus.

En Mt 14,19 il est écrit : « Levant les yeux au ciel, il rompit les pains… Ils mangèrent tous. » Le miracle dépend de ce bref regard tourné vers Dieu, de ce clin d’œil porté déjà vers le ciel.

Mais un peu plus loin, Mt 19,25 Jésus posa sur eux son regard… Un regard se pose. Et ce regard ne se tourne pas en arrière : Lc 9,62 Celui qui regarde en arrière n’est pas fait pour le royaume de Dieu.

Au contraire il peut s’élargir : Mc 3,34 « Parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui… » Comme Jésus, il faut ouvrir notre regard à 360°. Ma miséricorde sera pour tous.

Jésus regarde sans préférence, mais non sans discernement : Lc 21,1 Jésus vit les gens riches… Il vit aussi une veuve misérable… Il invite à regarder celles et ceux qu’on ne voit pas : Lc 7,44 « Il se tourna vers la femme et dit à Simon : « Tu vois cette femme ?… » Jésus nous apprend à regarder… et à regarder en face. En Mc 10,21 « Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima ». La manière de regarder conduit à l’amour de l’autre. Dieu a un regard singulier sur chacun : Lc 12,6 « Pas un seul n’est oublié au regard de Dieu. »

Apprenons aussi à voir la foi des autres. En Mc 2,5 il est écrit : « Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé… » C’est par le regard que la foi des autres se découvrent. C’est aussi par le regard que Jésus cherche le visage de nos gestes de foi : Mc 5,32 « Jésus regardait autour pour voir celle qui avait fait ce geste. » Jésus veut ainsi conduire notre regard vers la contemplation. On voit avec le corps, on observe avec l’esprit, on contemple avec l’âme.

En Mc 8,25 il est écrit : « Il distinguait tout avec netteté. » Le Fils s’y prend à deux fois pour que nos regards aillent jusqu’à sa contemplation.

Mais on trouve aussi des exemples de mauvais regards : Lc 6,7 Les pharisiens épiaient Jésus… Nos regards sont-ils faits pour épier ou aimer ? Mc 3,1 « Un homme à la main atrophiée était là. On observait Jésus… » Il est plus facile d’accuser Dieu que de regarder la personne handicapée. Il y a des regards qui menacent et des regards qui guérissent.

Nous pourrions continuer longuement notre parcours évangélique, mais Dieu nous invite à un regard patient : Lc 21,30 « Dès qu’ils bourgeonnent, vous n’avez qu’à les regarder pour savoir… »

Ce thème du regard est fondamental chez le pape François au point, comme je le disais précédemment, d’en avoir tiré sa devise. « Vidit ergo lesus publicanum et quia miserando atque eligendo vidit, ait illi Sequere me. Jésus vit un publicain et comme il le regarda avec un sentiment d’amour et le choisit, il lui dit : « Suis-moi ». » Certains traduisent « Choisi parce que pardonné »… Mais est-ce bien cela ? Dans sa Bulle d’indiction du jubilé de la miséricorde, au n°8, le pape revient sur le choix de cette devise : « Passant devant le comptoir des impôts, Jésus regarda Matthieu dans les yeux. C’était un regard riche de miséricorde qui pardonnait les péchés de cet homme, et surmontant les résistances des autres disciples, il le choisit, lui, le pécheur et le publicain, pour devenir l’un des Douze. Commentant cette scène de l’Evangile, saint Bède le Vénérable a écrit que Jésus regarda Matthieu avec un amour miséricordieux, et le choisit : miserando atque eligendo. Cette expression m’a toujours fait impression au point d’en faire ma devise. »

Cette devise vient donc d’un sermon de Bède le Vénérable qui commentait Mt 9,9 : « Jésus vit un publicain et comme il le regarda avec miséricorde et le choisit, il lui dit : « Suis-moi ». » Bède insiste sur le regard de Jésus « il vit un publicain » en interprétant ce regard comme un regard plein de miséricorde « il le regarda avec un sentiment de miséricorde ». Or Bède souligne que c’est ce regard qui fait déjà le choix de Jésus. Tout est dans le regard qui choisit. Bède invite à entrer profondément dans le regard de Jésus. Tout est déjà contenu dans ce regard. L’appel sera l’objet d’une parole mais le choix qui le précède est opéré par le regard.

La miséricorde est amour sans réserve, amour dans le regard. La miséricorde ne signifie pas que celui qui est vu est pécheur. La miséricorde n’exclut pas non plus le péché de celui qui est vu. La miséricorde est l’amour trinitaire dès que Dieu sort de lui-même. La miséricorde c’est l’agapè quand elle crée et déborde. La miséricorde voit un publicain, c’est-à-dire un homme vu comme méprisable, mais elle le voit autrement que méprisable. Tout se passe en Jésus dans son regard et par son regard. Il a une manière autre de voir. La miséricorde ne se réduit donc pas au pardon, même si elle ira jusque-là. Elle est une manière de voir et d’aimer autrement les personnes. Le publicain fut distingué par le regard de Jésus : il devient un homme unique à ses yeux. La miséricorde habite le regard que Jésus porte à cet homme. Jésus porte un regard sur cet être unique entre tous, et non sur un statut. Jésus ne regarde pas comme les autres.

Et c’est pourquoi j’aime beaucoup cette citation de Lumen Fidei – commencée par Benoît XVI et signée par François – au n°18 : « La foi non seulement regarde vers Jésus, mais regarde du point de vue de Jésus, avec ses yeux : elle est une participation à sa façon de voir. » Le pape parle ainsi d’ « une marche du regard, dans lequel les yeux s’habituent à voir en profondeur » (LF 30). Il s’agit de regarder avec les mêmes yeux que ceux du Christ quand il cheminait parmi les hommes de son temps. Le regard s’éduque. Et le pape termine par cette prière au Père : « Enseigne-nous à regarder avec les yeux de Jésus, pour qu’il soit lumière sur notre chemin » (LF, fin). Le pape François a repris ce sens du « voir » le 24 octobre 2015 lors du Synode consacré à la famille : il faut chercher « à regarder et à lire la réalité, ou plutôt les réalités, d’aujourd’hui avec les yeux de Dieu, pour allumer et pour éclairer avec la flamme de la foi les cœurs des hommes, en un moment historique de découragement et de crise sociale, économique, morale et de négativité dominante ». Pour apprendre ce regard il faut commencer par se mettre du point de vue de l’autre, ou du moins tenter de le faire. Le cardinal Kasper écrit : « la condition préalable à une relation réussie entre deux personnes est de savoir se mettre à la place de l’autre pour appréhender sa situation, ses sentiments… ce serait là la définition de la véritable humanité. » Ce simple déplacement est déjà un acte de miséricorde, une manière de déplacer nos certitudes. Jésus n’a pas voulu voir Matthieu le publicain comme un publicain méprisable, mais comme un homme qui a besoin de miséricorde aussi.

Alors une fois que nous avons essayé d’entrer dans ce regard du Christ, que voyons-nous ? Nous le savons quand nous faisons du vélo il ne faut pas regarder la roue mais l’horizon. Quel sens de l’eschatologie devons-nous développer ? Un prêtre du diocèse d’Autun récemment décédé disait à son évêque : « J’ai beaucoup parlé de la résurrection, mais je n’ai pas osé regarder ma propre fin ». Nous savons qu’il y aura un grand passage, mais le regardons-nous vraiment en face ? Alors que le monde de l’entreprise parle de « vision », d’« avoir une vision » c’est-à-dire un projet, un but, des objectifs, il nous faut pousser plus loin le regard de la miséricorde. Elle vient de loin et elle regarde au loin. L’homme a le désir de voir Dieu tel qu’il est en lui-même, de le connaître comme il se connaît lui-même, dans une parfaite et absolue simplicité. La miséricorde à offrir au monde c’est aussi une vision plus intégrale, apparemment plus lointaine – mais peut-être très proche ! de notre vie – vers ce grand passage.

Alors demandons-nous : Que voyons-nous ? Qui voyons-nous ? Comment voyons-nous ? L’Action catholique a développé une manière de réfléchir à partir du voir : voir, juger, agir. Un psaume invite à un premier mouvement de paupière : « Il suffit que tu ouvres les yeux… » Ps 90,8.

2. L’écoute de la miséricorde

Je commence également par quelques versets bibliques qui m’ont donné à penser.

En Mt 11,15 nous lisons : « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! » On dit parfois que nous avons deux oreilles et une langue, afin d’écouter deux fois plus. Et puisque nous avons la chance d’entendre, Dieu répète par deux fois d’écouter son Fils : en Mt 17,5 Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le !

Si je vous demande ce soir quel est le premier commandement, que répondez-vous ? Lisons en Mc 12,28 « Quel est le premier de tous les commandements ?… Voici le premier : Écoute, Israël… » Pour aimer… il faut commencer par écouter ! Pour entrer dans la miséricorde il faut écouter. Jésus lui-même a commencé ainsi : en Lc 2,46 « Il les écoutait et leur posait des questions. » Jésus a commencé par écouter l’intelligence des sages… pour les éclairer ensuite.

Mais Jésus va encore plus loin il s’agit d’acquérir aussi une manière d’écouter, conforme à sa miséricorde : Lc 8,18 Faites attention à la manière dont vous écoutez. Marie en est le modèle : Lc 10,39 « Marie écoutait sa parole… Marie a choisi la meilleure part. » La mère de Jésus elle même écoutait tout en son cœur. Et rien ne doit nous empêcher d’écouter la voix de Dieu en notre conscience. Cette voix se fait entendre. Mais le plus sûr moyen est encore d’écouter la parole de Jésus : Lc 15,1 « Les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. » La Vérité attire au-delà de toutes nos frontières sociales ou morales.

Le sens qu’est l’ouïe, le sens de l’écoute a été un des thèmes du dernier texte du pape François pour la 50ème journée mondiale des communications sociales. Le Pape écrit : « Il est fondamental d’écouter. (…) Écouter est beaucoup plus qu’entendre. Entendre concerne le domaine de l’information ; écouter, en revanche, renvoie à celui de la communication, et exige la proximité. L’écoute nous permet d’avoir l’attitude juste, en sortant de la condition tranquille de spectateurs, d’auditeurs, de consommateurs. Écouter signifie aussi être capable de partager des questions et des doutes, de faire un chemin côte à côte, de s’affranchir de toute présomption de toute-puissance… »

Le pape François poursuit : « Écouter n’est jamais facile. Parfois il est plus confortable de faire le sourd. Écouter signifie prêter attention, avoir le désir de comprendre, de valoriser, respecter, garder la parole de l’autre. Dans l’écoute une sorte de martyre se consume, un sacrifice de soi-même dans lequel le geste sacré accompli par Moïse devant le buisson ardent se renouvelle : retirer ses sandales sur la « terre sainte » de la rencontre avec l’autre qui me parle (Cf. Ex 3,5). Savoir écouter est une grâce immense, c’est un don qu’il faut invoquer pour ensuite s’exercer à le pratiquer. »

Cette grâce nous pouvons et nous devons d’abord l’expérimenter par l’écoute de la Parole de Dieu : « Pour être capable de miséricorde, il nous faut donc d’abord nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu. Il nous faut retrouver la valeur du silence pour méditer la Parole qui nous est adressée. C’est ainsi qu’il est possible de contempler la miséricorde de Dieu et d’en faire notre style de vie » (Misericordiae Vultus n°13).

Je n’ose pas trop encore insister mais pourtant j’appuie ! « La parole du Christ est très claire : il n’y a aucune dépréciation de la vie active, ni même de sa généreuse hospitalité, mais un net rappel au fait que la seule chose vraiment nécessaire est ailleurs : dans l’écoute de la Parole du Seigneur… Tout le reste passera et nous sera enlevé, mais la Parole de Dieu est éternelle et donne un sens à notre action quotidienne. » (Benoît XVI, 18 juillet 2010)

Il y a donc un avant et un après, dans la vie chrétienne, quand on se met à écouter chaque jour la Parole de Dieu. Mot après mot, lettre après lettre (!) la Parole de Dieu nous forme de l’intérieur pour être conforme à l’attitude de miséricorde du Christ. Saint Jérôme affirmait ainsi : « Je pense que l’Évangile est le Corps du Christ ; (…) quand nous écoutons la Parole de Dieu, c’est la Parole de Dieu et le Corps et le Sang du Christ qui tombent dans nos oreilles » (VD56). Cela signifie que « la première des communions » c’est bien la Parole de Dieu. La « seconde » – de façon chronologique – celle du corps du Christ, du pain de vie, ne peut être reçue sans la première.

J’attire aussi votre attention sur ce parallèle qui m’a toujours intrigué :

Celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé a la vie éternelle. (Jn 5,24)

Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. (Jn 6,54)

Pour reprendre une expression du pape « tout est lié » : cette écoute gratuite de la Parole de Dieu nous prépare à l’écoute des personnes. Il insistait pour demander que ce dynamisme d’écoute soit conduit à tous les niveaux de la vie de l’Église. Les catholiques ont du mal à se comprendre parce qu’ils n’ont plus de lieux pour s’écouter. Yann Raison du Cleuziou l’exprimait ainsi : « Les structures où des catholiques de diverses tendances pouvaient débattre ont disparu. Dans chaque diocèse il y a des structures qui organisent le dialogue interreligieux ou le dialogue œcuménique. Rien n’existe pour stimuler le dialogue entre catholiques… » Je constate aussi – sauf ce soir peut-être ! – que les évêques ne sont plus considérés comme ceux qu’on vient écouter mais comme « ceux que l’on requiert pour en faire un chef de clan. » C’est une réflexion de Mgr Pontier. On ne veut pas nous écouter, mais on veut seulement qu’on rejoigne des idées déjà totalement déterminées ! D’où la nécessité de mes visites pastorales qui donnent l’occasion de nous écouter avec nos différences. J’ai bien conscience qu’avec les réseaux sociaux on se parle de plus en plus, mais est-ce qu’on s’écoute ? On donne des idées, mais éveille-t-on les consciences ?

Comme le remarquait Paul VI, « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins » (allocution aux membres du Conseil des laïcs, 2 octobre 1974 – Evangelii Nuntiandi 41).

« L’importance de l’écologie est désormais indiscutée. Nous devons écouter le langage de la nature et y répondre avec cohérence… Il existe aussi une écologie de l’homme. L’homme aussi possède une nature qu’il doit respecter et qu’il ne peut manipuler à volonté. L’homme n’est pas seulement une liberté qui se crée de soi. L’homme ne se crée pas lui-même » (Benoît XVI septembre 2011). Il faut écouter les germes divinement silencieux qui résonnent dans la création.

Un dernier point : le Secours catholique écrivait dernièrement que l’écoute est le premier besoin exprimé, avant la demande d’alimentation car la solitude augmente.

Alors demandons-nous : Qui écouter dans ce monde bruyant ? Comment s’écouter sans se couper ? Comment être à l’écoute de l’Esprit, de ce que l’Esprit me dit, nous dit, dit à l’Église ? Comment être dans l’écoute bienveillante, dans l’empathie qui ouvre au dialogue ?

J’ajoute une note d’humour. Quelqu’un disait à Dieu : « Seigneur je ne cesse de t’appeler et tu ne réponds pas ! » Dieu lui répondit : « Alors cesse de m’appeler et écoute-moi. »

3. Le toucher de la miséricorde

J’irai plus vite sur ces trois derniers sens. Je retiens quelques versets bibliques.

En Mc 1,41 « Jésus toucha le lépreux… » : Il n’hésite pas à toucher l’intouchable. Il n’hésite pas non plus à toucher très librement la main ou la langue : Mc 7,32 « Ils supplient Jésus de poser la main sur lui… Jésus lui toucha la langue. » Lc 5,13 « Tu peux me purifier. » Jésus étendit la main, le toucha… « Sois purifié. » Une belle main tendue est une main qui libère. Jésus invitera même à le toucher : en Lc 24,39 « Touchez-moi, regardez… » C’est ce qu’avait déjà fait une femme en Mc 6,56 : « Tous ceux qui touchèrent la frange de son manteau étaient sauvés. » Il suffit d’un effleurement de foi.

Nous le savons : on venait voir Jean-Paul II, écouter Benoît XVI ; on vient toucher François ! Ou plutôt c’est lui qui aime toucher, embrasser et se laisser toucher. Il est un pape du geste chaleureux, des gestes de tendresse : « Ce que nous disons et la manière dont nous le disons, chaque parole et chaque geste, devrait pouvoir exprimer la compassion, la tendresse et le pardon de Dieu pour tous » nous rappelle François. « C’est le propre du langage et des actions de l’Église que de transmettre la miséricorde, en sorte de toucher les cœurs des personnes et de les soutenir sur le chemin vers la plénitude de la vie… »

Quand on est devant son ordinateur, son smartphone ou sa tablette on peut voir et écouter, mais la seule touche que l’on a… c’est un écran. Merveille de la technique, mais pauvreté du geste. Certes l’écran est « sensible », mais rien ne remplace des mains qui se serrent, des mains qui soulagent pour les soins auprès d’une personne alitée. La miséricorde ne se réduit donc pas à des regards ni à des mots. Elle doit aller jusqu’à la proximité physique. En ce sens, le nouveau milieu numérique, le e-continent, sera toujours insuffisant. Certes il est devenu incontournable, et François comme Benoît XVI nous ont invités à ne pas avoir peur « de devenir les citoyens du territoire numérique… pour faire émerger une présence qui écoute, dialogue, encourage ». Mais Jésus a beaucoup touché les mains, les peaux, les langues, comme pour indiquer la proximité qui va jusqu’au contact. Il demandera même qu’on le touche, qu’on le « palpe » (Lc 24,39) pour indiquer la réalité de sa résurrection. Il dira aussi à Marie-Madeleine de ne pas le toucher (Jn 20,17). Ainsi, le toucher doit être un geste de miséricorde pour le bien de l’autre. Jésus touche pour guérir. Il ne touche pas pour retenir (Mc 1,41 : il touche et renvoie).

Ce toucher est souvent associé à la tendresse chez le pape François : « La miséricorde de Dieu n’est pas une idée abstraite, mais une réalité concrète… ». « Nous avons besoin d’aimer et d’être aimés. Nous avons besoin de tendresse. Notre rayonnement ne provient pas de trucages ou d’effets spéciaux, mais de notre capacité de nous faire proche de toute personne blessée que nous rencontrons le long de la route, avec amour, avec tendresse. ». Il nous faut croire en la « bonté de Dieu et en sa tendresse pour les hommes » (Tt 3,4). La tendresse de Dieu ne déçoit pas ; François évoque dans « La joie de l’évangile » la « tendresse combative » contre le mal ! Bien plus il nous est dit : « Dans son incarnation, le Fils de Dieu nous a invités à la révolution de la tendresse » (EG 270) et « Jésus veut que nous touchions la misère humaine, la chair souffrante des autres. » Il faut « accepter vraiment d’entrer en contact avec l’existence concrète des autres et de connaître la force de la tendresse… » (EG 270). « Apprenons à nous reposer dans la tendresse des bras du Père… » (EG 279). Ou encore « Marie est celle qui sait transformer une grotte pour des animaux en maison de Jésus, avec de pauvres langes et une montagne de tendresse. » (EG 286). « Chaque fois que nous regardons Marie nous voulons croire en la force révolutionnaire de la tendresse et de l’affection » (EG 288).

4. L’odeur de la miséricorde

Deux versets bibliques pour introduire ce 4ème sens.

Nous lisons en Jn 12,3 « Elle versa le parfum sur les pieds de Jésus… La maison fut remplie de l’odeur… » : Ce qui est donné à Dieu s’étend à tous.

2 Co 2,14 « Rendons grâce à Dieu… qui répand par nous en tout lieu le parfum de sa connaissance. 15 Car nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ, parmi ceux qui accueillent le salut comme parmi ceux qui vont à leur perte ; 16 pour les uns, c’est un parfum de mort qui conduit à la mort ; pour les autres, un parfum de vie qui conduit à la vie. »

On dit souvent : « Il faut sentir les choses ». Saint Paul, notamment, évoque la « bonne odeur » du Christ. Le pape François a lancé cette expression de « l’odeur des brebis ». Il invite les prêtres à être « des pasteurs pénétrés de ‘l’odeur de leurs brebis’ » : Soyez « des pasteurs pénétrés de ‘l’odeur de leurs brebis’ – cela je vous le demande : soyez des pasteurs avec ‘l’odeur de leurs brebis’, que celle-ci se sente » (jeudi saint – 28 mars 2013). Et le pape de commenter : « Votre présence n’est pas secondaire, elle est indispensable. La présence ! C’est le peuple même qui la demande, qui veut voir son propre évêque marcher avec lui, être proche de lui. Il en a besoin pour vivre et respirer ! Ne vous enfermez pas ! Allez parmi vos fidèles, même dans les périphéries de vos diocèses, et dans toutes les « périphéries existentielles » où règnent la souffrance, la solitude, la dégradation humaine » (19 septembre 2013).

Sentir est un verbe qui est aussi utilisé pour le « sensus fidei », le « sensus fidelium », le sens de la foi, le sens des fidèles quant à la foi. Il s’agit bien de « sentir avec les autres » et non pas seul. Le sens de la foi est « un tact éminemment chrétien  » (expression de Möhler, reprise par le Cardinal Newman) qui devient sens des fidèles. Il ne s’agit pas d’abord de la recherche d’une opinion générale majoritaire, mais bien plutôt de la perception commune d’une vérité de foi. Ce n’est pas du côté de la recherche d’une majorité – de type parlementaire – que l’on peut déterminer une vérité de foi. Prendre l’odeur des brebis signifie que l’on ne vit pas dans une bulle – ni les clercs entre eux, ni les fidèles laïques entre eux – mais bien tout le peuple de Dieu, au milieu du monde, avec les autres, avec leurs joies et leurs tristesses, leurs peurs et leurs angoisses.

« En tant qu’enfants de Dieu, nous sommes appelés à communiquer avec tous, sans exclusion » (François). La miséricorde nous invite donc à sentir avec les autres, à respirer l’air commun, à avoir le sens du bien commun. « Sentir les choses » c’est ainsi « réveiller notre conscience souvent endormie face au drame de la pauvreté. »

Sentir est un verbe d’avenir : nous sommes invités non pas à voir mais à « sentir » les signes des temps. Bien au-delà des modes ou des tendances et autres mainstream ou politiquement correct.

5. Le goût de la miséricorde

Pour finir : le goût ! Comme fils de cuisinier, cela tombe bien ! Je retiens ce verset du psaume 33,9 : « Goûtez et voyez : le Seigneur est bon ! ». Jésus a pris beaucoup de repas durant sa vie terrestre. On dira même de lui que c’est un « glouton » ! Tous ses repas étaient le lieu de la convivialité mais aussi de l’interpellation, à tout moment du repas d’ailleurs ! Même invité, Jésus ne se privait pas de questionner, toujours pour viser la conversion du cœur. Il faut voir, écouter, toucher, sentir… mais il faut prendre aussi le temps de goûter ! Le goût donne l’idée surtout de la lenteur. Éloge de la lenteur…

Plus sérieusement, Jésus n’a pas dit : « Prenez et voyez », « prenez et écoutez », « prenez et touchez », « prenez et sentez » ; mais « prenez et mangez ! » La miséricorde doit tendre à la communion, à faire corps. L’Eucharistie est la fraction du pain de vie, ensemble. Elle favorise non seulement le partage de la Parole, mais la communion avec Dieu. La réalité numérique ne remplace pas le goût du Pain de Vie. Un membre de la Mission de France m’écrivait que la miséricorde est « miséricorps » ! Il s’agit bien de faire corps car nous sommes le corps du Christ comme nous le chantons souvent. Nous mangeons ce que nous devenons « le corps du Christ ». Il faudrait ici parler de l’Église. L’Église risquerait de tomber dans une forme de fascination messianique pour notre nouvelle culture mondiale numérique, si elle ne continuait pas de venir rompre le pain de vie. La miséricorde n’est pas accomplie tant que nous ne tendons pas pleinement vers la communion eucharistique.

Conclusion

Alors, bien sûr, ce soir je n’ai pas abordé des sujets d’actualité… ceux que commanderait une année de la miséricorde. Nous connaissons cette actualité : manque de travail et souffrances au travail, état d’urgence, risques écologiques, injustices, migrants, scandales financiers…etc. Mais dans l’évangile le Christ ramène toujours au cœur, à la racine, là où nos actes et nos décisions ont leur source : le cœur de l’homme.

Comme je l’ai précisé, je n’ai pas lié miséricorde et pardon car beaucoup le feront, et à juste titre, cette année. Je voudrais citer ici ce qu’écrit le P. Patrick Royannais, dans une conférence sur la miséricorde : « À lier trop systématiquement miséricorde et pardon on en vient à oublier la dimension de secours aux victimes du mal et à réduire la miséricorde au pardon. Nous parlons toujours du mal du côté de ceux qui l’ont commis, et alors, bien sûr, nous espérons le pardon. Mais il convient d’abord de parler du mal au côté des victimes, que nous le soyons ou non, parce que Dieu se tient de façon prioritaire à leur côté. Insister sur le pardon c’est risquer d’oublier les victimes. Nous devons nous décentrer, laisser l’autre passer devant, rendre aux victimes leur dignité, ne serait-ce qu’en commençant par ne pas détourner le projecteur de l’amour divin de leur situation. D’où l’importance de notre regard premier, de notre écoute première. La miséricorde, c’est d’abord et de façon indépassable, le regard avec le cœur que Dieu porte sur la misère des hommes, les victimes du mal en premier. Celui qui demande pardon sans avoir d’abord mis au cœur de sa démarche la considération de sa victime continue à se moquer d’elle. »

Nous n’attendons donc pas de l’évangile qu’il donne des recettes à tous nos maux, mais qu’il nous conduise à une attitude chrétienne. Partir des « sens de la miséricorde » c’est être sûr d’aller là où nos actes ont leur source. Il n’y aura pas de miséricorde sans prendre le temps d’un juste regard, d’une belle écoute, d’une proximité touchante, d’un sens des autres, d’un goût du partage.

Prière de sœur Faustine

« Aide-moi, Seigneur, pour que mes yeux soient miséricordieux, pour que je ne soupçonne jamais ni ne juge d’après les apparences extérieures, mais que je discerne la beauté dans l’âme de mon prochain et que je lui vienne en aide.

Aide-moi, Seigneur, pour que mon oreille soit miséricordieuse, afin que je me penche sur les besoins de mon prochain et ne reste pas indifférente à ses douleurs ni à ses plaintes.

Aide-moi, Seigneur, pour que ma langue soit miséricordieuse, afin que je ne dise jamais de mal de mon prochain, mais que j’aie pour chacun un mot de consolation et de pardon.

Aide-moi, Seigneur, pour que mes mains soient miséricordieuses et, remplies de bonnes actions, afin que je sache faire du bien à mon prochain et prendre sur moi les tâches les plus lourdes et les plus déplaisantes.

Aide-moi, Seigneur, pour que mes pieds soient miséricordieux, pour me hâter au secours de mon prochain, en dominant ma propre fatigue et ma lassitude. (…)

Aide-moi, Seigneur, pour que mon cœur soit miséricordieux, afin que je ressente toutes les souffrances de mon prochain. (…)

Que Ta miséricorde repose en moi, ô mon Seigneur » (PJ 163)

 

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fichier pdf Plan conférence 03.03.2016 Mgr HG

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