Message du 1er mai : « Un travail humain pour tous »

1 mai 2017

Textes & homélies

Le 1er mai est la « fête du travail »… et pourtant elle n’est pas la fête de ceux qui n’en ont pas, qui y souffrent ou dont le salaire ne suffit pas à nourrir les leurs. Le chômage empêche de vivre et de faire vivre. Comme l’écrivait le P. Joseph Wresinski : « Ce qui rend libre, ce n’est pas le travail, mais c’est la dignité qu’il confère. » Alors comment faire de cette fête… une fête, surtout dans le contexte social, politique, syndical et mondial ? Comment nous engager pour un monde où le travail épanouira, fera vivre, reliera et même enthousiasmera ? Derrière les chiffres des chômages, de véritables traumatismes naissent de centaines de suppressions d’emplois ou, d’une manière plus insidieuse, lorsque pour la 18ème fois on refuse un simple stage à un jeune, lorsqu’on impose des temps partiels avec des salaires injustes ou quand on supprime des moyens de santé dans des zones rurales, où il faudrait précisément plus de prévention et de moyens. Il s’agit surtout de penser aux personnes, aux familles qui s’enfoncent dans des difficultés quotidiennes : le chômage de longue durée déshumanise. On voit aussi ce que produit l’absence ou la précarité du travail, surtout chez les jeunes. Personne ne peut se satisfaire de cette situation. Personne ne peut la déplorer sans essayer d’y porter remède. Une économie libérale débridée montre ses propres limites, à l’échelle de la mondialisation.

1. Un travail pour tous

Il est universellement reconnu, que « toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal. Quiconque travaille a le droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale. » (article 23 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948). Le travail est donc un droit et implique d’autres droits, comme l’expliquait saint Jean-Paul II, béatifié le 1er mai 2011 : « On mésestime la valeur du travail et les droits qui en proviennent, spécialement le droit au juste salaire, à la sécurité de la personne du travailleur et de sa famille. »[1] La nécessité du travail est une évidence : il permet de vivre et de faire vivre son prochain, sa famille et la société.

Le désœuvrement, l’absence de perspective ou les souffrances au travail participent largement du climat délétère et haineux qui se propage aujourd’hui. Puisque « l’homme est l’auteur, le centre et le but de toute la vie économico-sociale », Benoît XVI rappelait que pour servir l’homme et son avenir, il importe que notre société donne « comme objectif prioritaire l’accès au travail ou son maintien, pour tous ».[2]  Et son successeur poursuit : « Nous sommes appelés au travail dès notre création. On ne doit pas chercher à ce que le progrès technologique remplace de plus en plus le travail humain, car ainsi l’humanité se dégraderait elle-même. Le travail est une nécessité, il fait partie du sens de la vie sur cette terre, chemin de maturation, de développement humain et de réalisation personnelle. »[3] Puisque « le grand objectif devrait toujours être de permettre (aux pauvres) d’avoir une vie digne par le travail », on ne peut oublier que « les travailleurs étrangers, malgré les difficultés liées à leur intégration, apportent par leur travail, une contribution appréciable au développement économique du pays qui les accueille, mais aussi à leur pays d’origine par leurs envois d’argent »[4].

2. Un travail humanisant

Si l’absence de travail est ressentie comme une exclusion sociale, de même certaines formes de travail révèlent l’injustice qui pénètre profondément la vie sociale. « Le travail devrait être le lieu de ce développement personnel multiple où plusieurs dimensions de la vie sont en jeu : la créativité, la projection vers l’avenir, le développement des capacités, la mise en pratique de valeurs, la communication avec les autres, une attitude d’adoration »[5]. Le pape François a redit la nécessité d’avoir une conception correcte du travail : « Nous devons tous lutter pour que le travail soit une instance d’humanisation ». Le travail doit être imprégné d’un sens humain, d’une attention plus respectueux de l’environnement et aussi d’un sens spirituel. Il faut du travail, mais il faudrait aussi que ce travail soit épanouissant. Normalement, le travail humanise la société et les personnes elles-mêmes : l’homme se réalise dans le travail et par le travail. L’homme se développe en aimant son travail ; l’homme donne toute sa valeur au travail qu’il exécute.

Or le travail désocialise quand les horaires sont trop fragmentés ou effectués inutilement de nuit ou le dimanche, en trahissant le sens de ce jour. Le travail déshumanise quand le harcèlement moral augmente. Le travail use quand la fatigue nerveuse s’ajoute à la lassitude physique : déprime, désespoir, suicide… C’est humiliant pour quelqu’un de dire qu’il est au chômage, qu’il vit du RSA et d’autres subventions. C’est éprouvant de vivre sous le seuil de pauvreté. C’est angoissant aussi pour un chef d’entreprise de licencier parce que la situation économique ou financière ne lui laisse aucune autre alternative. Saint Jean-Paul II mettait en garde contre le danger, toujours présent, de traiter l’homme comme un instrument de production et non comme une personne. Le facteur humain devient trop souvent secondaire par rapport aux activités économiques. Or le travail doit respecter les personnes, les rythmes, les handicaps, les temps ; il ne doit pas mettre sous pression.

Ainsi l’Église rappelle la nécessité d’« un travail qui permette aux travailleurs d’être respectés sans aucune discrimination ; un travail qui donne les moyens de pourvoir aux nécessités de la famille (…) ; un travail qui permette aux travailleurs de s’organiser librement et de faire entendre leur voix ; un travail qui laisse un temps suffisant pour retrouver ses propres racines au niveau personnel, familial et spirituel… »[6]

Elle est engagée dans cette cause, par fidélité au Christ et pour être vraiment l’Église de tous. Jésus a été  lui-même un travailleur. Son exemple nous parle déjà de la dignité de chacun, ainsi que de la dignité spécifique du travail humain.

3. Un travail pour plus de fraternité

 

            Dans la crise de confiance qui secoue profondément notre société il est urgent de ne pas nous replier. Ni la solidarité ni la fraternité ne doivent faiblir. N’en restons pas à une simple analyse ou à une légitime indignation. Le pape François encourage les entrepreneurs : « L’activité d’entreprise, qui est une vocation noble orientée à produire de la richesse et à améliorer le monde pour tous, peut être une manière très féconde de promouvoir la région où elle installe ses projets ; surtout si on comprend que la création de postes de travail est une partie incontournable de son service du bien commun »[7]. Des initiatives sont à notre portée. Un engagement, une parole de confiance, une prise de conscience collective, un dialogue social sont autant de pas vers un travail plus humain. Les lueurs d’un avenir véritable ne viendront que de ceux qui soulignent des expériences positives, qui agissent dans les syndicats, des mouvements de solidarité avec des travailleurs, qui osent entreprendre pour maintenir et créer des emplois, qui s’emploient à promouvoir une véritable solidarité entre les partenaires sociaux.

Enfin cet appel ne serait pas ajusté sans une attention encore plus spirituelle et non moins sociale. L’Église ne peut pas en appeler seulement à l’Évangile, aux valeurs évangéliques, à sa doctrine sociale et à des actions collectives. Elle en appelle à ce qu’il y a de meilleur en chacun, là où l’Esprit habite déjà le cœur de tout être humain. C’est une conversion du regard et du cœur dont nous avons tous besoin : qui nous aidera à regarder vers la bonté intérieure, blessée certes, mais qui nous habite originellement ? Seul ce regard fraternel nous donnera le courage d’agir pour un travail humain pour tous. Face aux souffrances actuelles qui viennent de se manifester dans les votes des électeurs, en particulier des classes populaires, saurons-nous prendre nos responsabilités pour une économie sociale dans une France et une Europe fraternelles ?

Mgr Hervé GIRAUD, archevêque de Sens-Auxerre


[1] Jean-Paul II, Encyclique sur Le travail humain, n°8.

[2] Benoît XVI, Encyclique sur La charité dans la vérité, n°32.

[3] Pape François, Encyclique Laudato Si, n°128

[4] Benoît XVI, Encyclique sur La charité dans la vérité, n°62

[5] Pape François, Encyclique Laudato Si, n°127

[6] Benoît XVI, Encyclique sur La charité dans la vérité, n°63.

[7] Pape François, Encyclique Laudato Si, n°129

 

Télécharger le texte : fichier pdf Message du 1er mai 2017 Mgr Giraud

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