samedi 23 décembre 2017

22 décembre 2017

Diaire

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PAROLE DE DIEU

Luc 1,66 Que sera donc cet enfant ? 

Lectiomélie : Gardons une capacité d’émerveillement et laissons-nous surprendre par les plus petits.

 

AGENDA

* Messe à la prison.

* Messe à la cathédrale d’Auxerre pour le cinquantenaire de la mort de Marie Noël et ouverture de sa cause de béatification. IMG_3012

 

Homélie de la Messe à la mémoire de Marie Noël  (50ème anniversaire de sa mort)

+ Hervé GIRAUD, archevêque de Sens-Auxerre – Cathédrale d’Auxerre – 23 décembre 2017

 

Frères et sœurs, chers amis de Marie Noël,

Votre présence, ce soir, témoigne de votre attachement à Marie Noël.

Oui, Marie Noël, qui un jour avez écrit à Dieu que vous ne l’aimiez pas, nous vous aimons. Et me permettrez-vous d’emprunter, sinon votre style, du moins votre liberté, pour vous dire en vérité que je ne vous canonise pas. Car, à vous entendre, comme à vous lire, vous avez eu trop de doutes, trop de colères, trop d’imperfections, trop d’angoisses, trop de troubles, trop d’abîmes, trop de solitudes, trop peu d’amour de Dieu, trop peu d’ascèse. Vous avez été « mal catholique » « une catholique… un peu anormale… qui n’a pas la foi comme les autres »[1]. De votre propre aveu vous étiez la « chèvre du troupeau » : « J’ai été trop humaine pour choisir cette route de sainte, »[2] écriviez-vous à Raymond Escholier.

Vous n’êtes pas une sainte… si tels en sont les critères. A moins que ce soit nous qui nous trompions de sainteté… car vous ne vous êtes pas privée d’en disserter : « La sainteté, ce n’est pas tes qualités les plus éminentes, ce n’est pas tes sacrifices les plus héroïques, ce n’est pas ta perfection. La sainteté, c’est Moi, Dieu, en toi, l’homme » avez-vous écrit dans vos Notes intimes[3]. Il fallait donc certainement que s’ouvre votre cause pour que chacun soit provoqué à lire et lire de plus près, à vous connaître et connaître davantage. Et changer définitivement nos images d’Auxerre ou d’Épinal sur la sainteté comme sur l’Église… Marie Noël, vous êtes une formidable occasion de dépoussiérer nos préjugés, de mettre grâce à vous en lumière non seulement nos fragilités communes mais aussi la pleine humanité du Christ, du Fils de Dieu fait chair que nous fêterons à Noël dont vous vous êtes choisi le nom.

Ce soir, Marie Rouget n’est donc ni sainte, ni bienheureuse, ni vénérable. Pour l’heure, et pour longtemps, elle demeure… Marie Noël. Une femme, une célibataire, une chrétienne, une illustre poétesse, « un reflet d’évangile », « une vagabonde entre terre et ciel, une catholique ‘suiveuse’ du Christ » comme elle le disait d’elle-même. Toutefois, l’Église la reconnaît en ce jour comme « servante de Dieu ». Serait-ce déjà trop puisque Marie Noël n’appartient à personne ? Marie Noël est, pour ainsi dire, irrécupérable. Les non-croyants furent les premiers à l’admirer : elle appartient à notre culture et au Seigneur lui-même.

En saint Luc, dans le texte d’évangile que nous venons d’entendre, une autre Marie, Mère de Dieu, dit simplement d’elle-même : « Je suis la servante du Seigneur ». C’est le premier et unique titre qu’elle se soit attribuée dans l’évangile. Avant tous ceux que l’Église lui donnera d’âge en âge, Marie se qualifie ainsi et son Magnificat nous en révèle toute la noble simplicité : « Il s’est penché sur l’humilité de sa servante ».

Au hasard des lettres de Marie Noël on se plaît à relever en bien des points une attitude similaire : « Je continue à jouer le rôle de la servante inutile », écrit-elle à l’abbé Mugnier le 25 avril 1922[4]. En 1930, elle note avec humilité : « En quoi la vie d’un poète aurait-elle plus de valeur que celle d’une servante s’il y a dans les deux le même amour »[5]. Elle précise quelques mois plus tard : « Je suis servante comme j’ai toujours aimé l’être, mais une servante dont la place est rude de plus en plus. (…) Dites à mes amis que je les aime et les aimerai toujours – poète ou servante. »[6]. Et comme elle se laisse aller à juger qu’elle n’est «plus digne d’être appelée poète », elle écrit, le 19 octobre 1939, « je suis de l’espèce servante »[7]. « J’en suis arrivée à être ici la servante des servantes »[8]. Pourtant cette dualité « poète ou servante » ne se conclut pas forcément par la prééminence du dernier. Le titre de « servante de Dieu » donné par l’Église n’enlève rien à la nature première de Marie Noël. Si l’Église couronne un jour notre amie, ce sera en reconnaissant les propres dons de Dieu en elle, et en tout premier lieu son « don de Poésie ». Elle l’exprimait ainsi dans les Notes intimes : « le don de Poésie ? Mais je l’avais d’enfance. »[9]. Ce qu’elle est « d’enfance », par nature, elle l’accomplira par grâce. Et sa nature, nous le savons, ce fut d’être poète. Rien, pas même une auréole, n’enlèvera ce don. Au contraire, l’auréole n’a de sens que si elle illumine ces dons : sa poésie, sa prose et surtout son humanité douloureuse, angoissée, qui interpréta si bien « nos cris, nos rebellions ». Qui mieux qu’elle a su exprimer dans la chair de ses textes les larmes de nos vies…

Chers amis de Marie Noël, cher « passant », c’est l’heure de faire mieux connaître la fauvette d’Auxerre, de la faire lire de plus près, et de la faire aimer davantage. C’est une supplique de Marie Noël elle-même :

« Connais-moi si tu peux, ô passant, connais-moi !

            Je suis ce que tu crois et suis tout le contraire…

            La poussière sans nom que ton pied foule à terre

            Et l’étoile sans nom qui peut guider ta foi. (…)

            Et quand passera mon âme

            Devant ton âme un moment

            Éclairée à la grand’flamme

            Du suprême jugement,

            Et quand Dieu comme un poème

            La lira toute aux élus,

            Tu ne sauras pas lors même

            Ce qu’en ce monde je fus… .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

            Tu le sauras si rien qu’un instant tu m’aimes. » [10]

Alors, comme le répétait l’abbé Mugnier : « Lisez, lisez ». Pour l’aimer il faut la lire. Oui, lisez-la ! Le Christ n’est pas jaloux des paroles de ses frères et sœurs : il voit la fécondité du logos éternel. Il se réjouit quand nous lisons celle qui, à l’ombre de sa solitude, a ciselé patiemment des textes qui s’enracinent dans une puissance de vie, de résurrection.

La procédure diocésaine pour une éventuelle béatification, période qui sera probablement longue, permettra de retenir encore parmi nous celle qui rejoignait il y a cinquante ans la maison du Père. Sa vie fut un poème écrit avec « sang et âme » à l’abri de nos yeux, dans cette solitude qui fut son abîme, sa source : « Je puis être guide, maintenant, je connais les chemins. Quelle lumière noire il y a, mais quelle lumière, dans certains gouffres !  »[11].

Marie Noël, vous avez gardé cette liberté qui fait les grandes âmes. Vous avez revendiqué avant tout votre appartenance au « grand Peuple de Dieu » pour mieux conserver cette liberté à laquelle l’Abbé Mugnier vous enjoignait. L’Esprit vous a traversée ; le Christ vous a habitée. « Dans la révolte de (vos) vingt ans, quand (vous avez) perdu un moment l’espoir de la vie, c’est (Lui), (le) Christ, qui a eu pitié de (vous)… qui (a) habité avec (vous) (votre) solitude chantante. »[12]. Ce soir nous vous disons merci, certes pas en vers, mais non moins en vérité.

 


[1] Marie Noël, Abbé Mugnier, J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, Correspondance, Cerf, 2017, p. 330

[2] Raymond Escholier, Marie Noël, La Neige qui brûle, Association Marie Noël, Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, 2010, p. 123

[3] Marie Noël, Notes intimes, Stock, 1959, p. 61

[4] Marie Noël, Abbé Mugnier, J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, Correspondance, Cerf, 2017, p. 100

[5] Marie Noël, Abbé Mugnier, J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, Correspondance, Cerf, 2017, p. 206, 17 février 1930.

[6] Marie Noël, Abbé Mugnier, J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, Correspondance, Cerf, 2017, p. 209.210, 10 juillet 1930.

[7] Marie Noël, Abbé Mugnier, J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, Correspondance, Cerf, 2017, p. 341

[8] Marie Noël, Abbé Mugnier, J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, Correspondance, Cerf, 2017, p. 353

[9] Marie Noël, Notes intimes, Stock, 1959, p. 84

[10] Marie Noël, L’œuvre poétique, p. 18-21

[11] Marie Noël, Abbé Mugnier, J’ai bien souvent de la peine avec Dieu, Correspondance, Cerf, 2017, p. 199

[12] Marie Noël, Notes intimes, Stock, 1959, p. 186

20171223 Marie Noël

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