jeudi 1er mars 2018

28 février 2018

Diaire

20170301 Lazare

PAROLE DE DIEU

Luc 16,31 : S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus. 

Lectiomélie : L’appel au partage, comme l’amour du Seigneur, est de toujours à toujours.

 

 

20180301 Neige et cathédraleAGENDA

* Rencontre de lycéens à Sens.

* Rencontre de la responsable de la communication.

* Rencontre d’un prêtre.

* Conférence de carême : « Pas de Fraternité sans Église (et pas plus d’Église sans fraternité !) »

(+ Hervé GIRAUD, archevêque de Sens-Auxerre)

Lc 5,3-4 Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon, et lui demanda de s’écarter un peu du rivage. Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules. Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. »

Introduction

 Lors de l’Assemblée diocésaine nous avons parlé de l’Église comme Fraternité, comme communauté de frères. Ce soir, je voudrais commencer par rappeler qu’il n’y a pas de Fraternité sans Église. La formule peut surprendre. L’évangile que nous venons de lire invite à nous mettre dans la barque de Pierre, à nous écarter un peu de nos rivages habituels pour rendre possible une avancée au large. Essayons d’avancer un peu dans une compréhension plus profonde, plus mystique de l’Église. Regardons-la avec les yeux de la foi, avec 2000 ans d’approfondissement spirituel et théologique. Qui est l’Église aux yeux de Dieu ? Ne serait-elle que la somme des frères et sœurs baptisés ? N’est-elle que l’Église hiérarchique ? N’est-elle que l’ensemble des catholiques ou des baptisés ? Ne serait-elle pas plus que le peuple de Dieu visible ? Nous disons que l’Église est le temple de l’Esprit et le corps mystique du Christ, mais avons-nous conscience de ce que cela signifie ?

Car pour un incroyant l’Église apparaît souvent comme un obstacle. Et pour le croyant l’Église est parfois aussi une épreuve. Combien seraient prêts à collaborer avec l’Église, « si elle n’était pas ce qu’elle est… » avec tout son passé, certaines de ses idées et tous ses pécheurs ! L’Église que le Seigneur voulait sans tache, se trouve blessée, ternie par ses divisions. Elle semble parfois irrémédiablement plombée par les travers les plus sombres de l’histoire humaine où on lui accorde avec plus ou moins d’honnêteté une place prépondérante (Croisades, Inquisition, affaire Galilée, Réforme, divisions, richesses…). Elle est sans cesse obscurcie par le péché de ses membres, y compris de ses membres ordonnés (pédophilie, carriérisme…). On en vient alors à opposer une Église qui serait sainte à ses débuts et pécheresse aujourd’hui. Comme la résultante de tout cela, et selon l’expression du cardinal Poupard, « aujourd’hui l’Église indiffère plus qu’elle n’exaspère ».

Or l’Église est et veut être le témoin permanent du Christ. Elle est définie comme sacrement du salut, sacrement du Christ, sacrement de l’unité du genre humain et de l’union avec Dieu. Comment comprendre tout cela aujourd’hui ? Comment savoir qui est dans l’Église ? Peut-on encore affirmer « hors de l’Église pas de salut » ? A-t-elle des frontières ? Saint Augustin pensait déjà que : « beaucoup de ceux qui paraissent dehors sont dedans, et beaucoup de ceux qui paraissent dedans sont dehors » (De baptismo V, xxvii, 38). Beaucoup déclarent encore : « Nous sommes dans l’Église. Nous sommes de l’Église. Nous sommes l’Église. »

Sans chercher à justifier l’Église et tout ce qu’elle a fait, il importe de faire l’effort d’une élucidation. De la voir, comme pour un vitrail, de l’intérieur. De la voir dans son mystère, dans sa profondeur et au-delà de ses mensurations ! Car l’Église est aussi, et d’abord, un mystère de foi, le lieu même de tous les mystères de nos vies, le lieu d’attente de l’ultime venue du Seigneur. Pour comprendre celle qu’on appelle aussi la « Jérusalem d’en haut », commençons par faire l’état des lieux dans un rapide survol.

I. L’Église dans l’histoire

1. Des chiffres

Au 1er janvier 2016, la population mondiale s’élevait à 7,2 milliards de personnes. Le nombre des catholiques était de 1,3 milliard. Le pourcentage des catholiques au sein de la population mondiale est donc de 17,7 %. Les Circonscriptions ecclésiastiques catholiques (Diocèses, Vicariats, Préfectures apostoliques etc.) sont au nombre de 3.006 de par le monde. Le nombre des prêtres  est de 415.656. Il y a 351.797 missionnaires laïcs et 3.122.653 catéchistes. L’Eglise catholique gère 216.548 instituts scolaires de par le monde, fréquentés par plus de 60 millions d’élèves.

2. Des réalités

Si nous revenons en arrière, historiquement nous pourrions dire que l’Église est née avec quelques disciples à Jérusalem. L’Église de Jérusalem (Ac 8,1 ; 11,22) s’est constituée localement. Elle est contenue tout entière, en son premier jour, au Cénacle. Elle s’est répandue sur toute la terre. Les Églises locales vont se multiplier en commençant par celle d’Antioche (Ac 13,1). C’est un peu comme si la première cellule s’était divisée en deux, avec les mêmes chromosomes. L’Église de Sens a été fondée au 3ème siècle dans la province de l’Empire qu’on appelait « quatrième Lyonnaise » et la liste épiscopale compte 121 noms ;  sans compter l’Église d’Auxerre, depuis saint Pèlerin, en l’an 258. L’Église catholique existe dans chaque Église particulière et à partir des Églises particulières. Et réciproquement les Églises particulières existent dans l’Église catholique et à partir de l’Église universelle. Au 1er millénaire, on parlait surtout des Églises locales, particulières, diocésaines, sous l’autorité de leur évêque, et en communion les unes avec les autres et chacune avec l’Église de Rome et son pasteur. Au 2e millénaire on parlera surtout de l’Église universelle, sous l’autorité du pape.

Ainsi, peu à peu, des Églises locales se sont multipliées au point de faire exister actuellement 3000 Églises locales. Mais, d’une certaine manière, chaque Église locale est l’Église catholique (de Jérusalem). Aucune Église n’est une partie seulement de l’Église catholique. L’Église de Sens & Auxerre est l’Église catholique. On ne peut comprendre cela que si l’on sort d’une conception associative ou numérique de l’Église, que si on entre dans le mystère de l’Église.

Le cadre de cette intervention ne permet ni n’invite à retracer toute l’histoire de l’Église avec ses événements, son histoire partagée avec toute l’humanité. Je vous renvoie au résumé de notre frise « La foi…simplement ». Mais, afin que mon propos ne soit pas trop déconnecté de la réalité, notamment de l’Église qui est en France, notons quelques points sur l’état actuel.

3. Des changements

Nous sommes en pleine laïcisation de la société et en pleine sécularisation. Je m’explique : la laïcisation concerne le moindre rôle social de la religion dans le champ institutionnel, en relation avec l’État et la société civile (on ne vient plus comme par la passé chercher l’Église pour s’occuper des écoles, des hôpitaux ou des actes d’Etat civil !) ; la sécularisation est une prise de distance à l’égard des normes religieuses. L’Église risque elle-même de se séculariser quand elle ne parle plus que de valeurs, fussent-elles chrétiennes. La foi risque d’être réduite à des valeurs morales. Or, notre seule valeur c’est Dieu, tel qu’il est révélé par Jésus Christ. Le décalage culturel entre l’Église et la société grandit, au point que l’on parle d’ex-culturation de l’Église, de sa sortie du champ social et culturel. Nos mots, le vocabulaire religieux (sacrement, salut, prêtre, diocèse, incarnation…) ne sont plus connus. Le langage de l’Église n’est plus seulement étrange, il devient étranger !

Plus largement, j’énumère les différentes prises de conscience ou crises que nous vivons en ce temps et que l’Église ne peut ignorer de par sa présence au monde : prise de conscience écologique, crise anthropologique (mariage pour tous, transhumanisme, PMA, GPA…), crise récurrente du monde de la finance hors de tout contrôle politique, disparités sociales de plus en plus visibles et insupportables, précarités, tensions au Moyen-Orient, terrorisme, craintes liées à l’accueil de migrants…

Dans le domaine religieux, 53% des Français se disent catholiques. Mais la diversité des 5% de pratiquants réguliers apparaît de plus en plus. De plus, l’augmentation du nombre des musulmans en France provoque un pluralisme inédit et une crise de confiance dans notre capacité de bien vivre ensemble. Les religions apparaissent, en raison des attentats et amalgames, comme des facteurs et producteurs de violence, alors que l’étymologie même du mot religion exprime le lien qu’il crée au sein d’une société.

En ce qui concerne plus directement l’Église, elle apparaît pour certains comme fatiguée, usée, divisée, folklorisée, paralysée, ex-culturée, instrumentalisée, mais d’autres la voient simplement en pleine transformation. Et tous constatent un effacement progressif du socle culturel forgé par le catholicisme. De nouveaux seuils de sécularisation, d’individualisme, d’hédonisme sont franchis. Les chrétiens pratiquants sont décrits comme dépressifs, ou inquiets, ou identitaires, ou combattifs, ou communautaristes… Il y a une disproportion entre la mutation culturelle actuelle et la surface institutionnelle ecclésiale, disproportion de plus en plus criante entre l’abondance de la moisson et du peu d’ouvriers dont nous disposons.

Les chrétiens se disent ou se vivent comme étant devenus minoritaires. La couverture territoriale devient difficile. La pratique hebdomadaire faiblit. Le nombre des prêtres diminue. Le diaconat stagne. Les congrégations religieuses diminuent à vue d’œil. On naît et on reste de moins en moins catholique. Certes, comme on l’a dit, l’antagonisme contre l’Église fait place à l’indifférence ou au simple respect, mais cela signifie aussi que les catholiques eux-mêmes en prennent et en laissent. L’Église risque de devenir une juxtaposition de réseaux avec la possibilité de ne voir que nos semblables. De façon plus positive, le nombre des catéchumènes augmente, rappelant que la foi n’a rien d’héréditaire. Et certaines tensions idéologiques qu’on jugeait indépassables disparaissent, comme les oppositions action/contemplation ; liturgie/vie ; piété populaire/engagement social… D’autres naissent au hasard de l’actualité. Et il est trop tôt pour mesurer le sens historique du martyre du P. Jacques Hamel, l’assassinat terroriste d’un prêtre catholique en France, au XXIe siècle.

J’ai parlé de la laïcisation de la société, mais il faut évoquer également, bien que dans un sens différent, la laïcisation de l’Eglise : ceux que l’on appelle, au sein même de l’Eglise, les laïcs, agissent de plus en plus. Ils sont mieux formés, ont parfois des compétences que les prêtres n’ont pas. Comment reconnaître leur autorité respective ? L’Église est affrontée à la contingence de l’histoire voire même à sa propre contingence.

Nous sommes donc dans un monde à la croisée des chemins. Certains parlent d’un nouvel âge, d’une mutation gigantesque. Le monde est en crise mais ce mot doit s’entendre en termes d’échec, de maturation, de dépassement, de transformation, de recherche d’un nouveau sens ou de signe de croissance. La société devient pour certains « dure, nomade, inquiète, fluide, précaire, fragile, éphémère, provisoire, complexe, corrompue, émotive, incertaine, inhospitalière »… Et « en même temps » (!), la société réussit parfois à garder confiance en elle-même pour affronter collectivement cet avenir incertain. Les points noirs ne doivent pas cacher de multiples initiatives de solidarité et de fraternité.

Enfin, on constate aujourd’hui une difficulté nouvelle à être missionnaire. Cette difficulté naît d’une in-évidence de Dieu : Dieu ne va plus de soi. Certains refusent même de l’envisager. On vit sans Lui. On n’en a pas besoin. Dieu n’est pas utile et donc Dieu n’intéresse pas. Beaucoup de nos concitoyens se font une fausse image de Dieu ou des religions. Et même parmi les croyants, beaucoup en parlent d’une manière abstraite, à distance, mais pas avec confiance, dans une relation personnelle, et encore moins comme une relation avec le Christ. Beaucoup de gens sont devenus méfiants par rapport à toute prononciation du nom même de Dieu. Notre impuissance face au mal, aux maladies, aux malheurs accentue ce problème. La question de Dieu ne se pose plus… et Dieu ne pose plus question. Pour semer, il nous faut certes partir des autres, de leurs attentes mais aussi… de leur non-attente, de leur soif de sens mais aussi… de leur indifférence au sens, de leur soif de Dieu mais aussi… de leur indifférence à la question de Dieu.

4. L’Église missionnaire

Dans cette situation, l’Église veut rester « en sortie », missionnaire : « Par nature, l’Église, durant son pèlerinage sur terre, est missionnaire » (AG 2). La mission n’est pas une activité prioritaire de l’Église, elle est sa raison d’être. Tout comme le Christ est l’Envoyé du Père, l’Église est l’envoyée du Christ. Mais l’Église n’est pas un corps d’élites. Certes, chaque membre a le devoir d’être apôtre mais chacun peut l’être à sa manière : l’Église catholique est « multitudiniste ». Le Nouveau Testament ne cesse de mentionner la foule, ou les foules… et il importe de stimuler l’esprit missionnaire de tous les chrétiens. L’Église catholique veut garder cette tendance multitudiniste et missionnaire : les erreurs, les scandales du passé doivent l’aider à discerner tout au long du cheminement qu’elle poursuit.

Ainsi, pour être missionnaire, l’Église souhaite garder « l’option préférentielle pour le plus faible ». Elle défend la dignité de la personne humaine de sa conception à sa fin naturelle : défense de l’enfant à naître, des personnes très âgées, malades ou handicapées, des migrants, des travailleurs en souffrance, des chômeurs…etc. L’Église ne veut pas choisir parmi les plus pauvres ; ils sont tous à défendre, à soutenir, à encourager. Ce faisant, elle s’engage tout naturellement à être une Fraternité, retrouvant ce premier nom de l’Église, Fraternité qui passe par de multiples formes de la fraternité. À la suite de Charles de Foucauld qui affirmait « je veux habituer tous les habitants… à me regarder comme leur frère, le frère universel », l’Église voudrait être reconnue comme une sœur universelle.

Dès lors, comment comprendre et vivre l’Église ? Fondamentalement, il ne faudrait pas se tromper de combat. Le combat est spirituel et nous devons devenir toujours plus « mystiques », c’est-à-dire capables d’une intelligence spirituelle, y compris d’une intelligence mystique de l’Église. Ce soir, il me semble important d’approfondir ce point sur l’Église.

 

II. L’Église vue par elle-même

La réflexion de l’Eglise sur elle-même, fruit de millénaires de réflexion, de conciles et de déclarations, l’a amenée à se définir elle-même. Ainsi, je vous rappelais précédemment qu’au 1er millénaire, on parlait surtout des Églises locales, en communion les unes avec les autres et chacune avec l’Église de Rome et son pasteur. Au 2e millénaire on a parlé surtout de l’Église universelle, sous l’autorité du pape, et c’est aujourd’hui à travers son rapport au monde que l’Eglise se définit et se positionne. Cette synthèse théologique, qui s’exprime notamment dans Lumen Gentium ou Gaudium et Spes, et est éclairée par les travaux de théologiens comme le Cardinal de Lubac, nous fournit des repères pour la réflexion et l’action. Mais cela montre aussi que les choses ne vont sans doute pas de soi : l’Église doit se dire et se redire à elle-même qui elle est, et aussi permettre aux non-catholiques de le comprendre.

1. Le Mystère de l’Église, fondement trinitaire

 

A force de s’interroger sur sa « nature », l’Église en est venue à scruter son « mystère » : l’Église est une réalité qui appartient au projet de Dieu, à sa réalisation. C’est une réalité qu’on ne peut comprendre vraiment que dans la foi. Elle a, certes, une dimension sociologique, institutionnelle, historique… mais seule la foi permet de la comprendre, de répondre aux questions « qu’est-ce que l’Église ? » et « pourquoi l’Église ? ». Quand on emploie le mot mystère, cela ne signifie pas « réalité incompréhensible », mais réalité qui appartient au projet de Dieu, qui relève de Dieu. Le mystère est premier ; c’est de là qu’il faut partir pour comprendre l’Église,  sans exclure l’institution.

L’Église est mystère et elle est communion, elle est mystère de communion. Saint Cyprien nous enseigne que « l’Église est un peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Cette communion est à la fois un don fait aux chrétiens et une tâche pour les chrétiens. Il y a aussi une dimension eschatologique car nous demandons au Père de conduire l’Église vers l’unité, la communion parfaite. Enfin, il y a une dimension œcuménique : les baptisés catholiques sont en communion parfaite les uns avec les autres, dans l’Église catholique ; et ils sont en communion, encore imparfaite, avec les baptisés non catholiques (UR 3 : « une certaine communion, bien qu’imparfaite »). L’Église n’est pas tant centrée sur le Christ que sur la Trinité.

 

a. Église du Christ

Pour l’expliquer, commençons par redire que l’Église se comprend certes d’abord à partir du Christ, de son Maître, de sa Tête. L’Église est fille d’un événement : la mort et résurrection du Fils, Jésus le Christ. C’est saint Paul qui donne cette perspective : « le Christ est la tête du corps, la tête de l’Église » écrit-il dans l’hymne aux Colossiens. Dans l’épître aux Éphésiens, il  précise que « pour l’Église, le Christ est la tête, lui qui est le Sauveur de son corps. » (Ep 5,2). L’unité est essentielle mais la distinction demeure. Le Christ est le Sauveur de son Corps. Et non l’inverse. Saint Irénée parlera de l’Église comme du « corps entier de l’œuvre du Fils de Dieu ». Cette image conduira saint Augustin à parler du Christ total, le Christ et l’Église. Nous connaissons l’expression de sainte Jeanne d’Arc : « De Jésus Christ et de l’Église il m’est avis que c’est tout un ».

Ainsi l’Église renvoie au Christ comme la lune renvoie la lumière du soleil. Elle vient du Christ : « si le Christ est le sacrement de Dieu, l’Église est le sacrement du Christ »[1]. C’est pourquoi l’Église cherche plus à faire signe qu’à faire nombre. L’Église devrait être un immense signe, un grand sacrement qui vivifient les sept sacrements. Un signe du Christ, car lui-même est signe du Père. L’Église n’existe que pour montrer le Christ et nous conduire à Lui. Si Jésus n’est pas sa richesse, l’Église est misérable. L’Église n’existe que pour rendre Jésus présent au monde. Elle doit l’annoncer et le montrer. Mais justement l’Église annonce-t-elle vraiment Jésus Christ qui lui dit : « vous serez mes témoins ». Le dernier verset des Actes des Apôtres est limpide quand il se termine sur la mention de Paul : « il annonçait le règne de Dieu et il enseignait ce qui concerne le Seigneur Jésus Christ avec une entière assurance et sans obstacle. » (Ac 28,31). Certes il faut s’organiser, faire vivre des œuvres, prévoir des finances, détendre des tensions, s’insérer dans la vie sociale…etc. Mais tout est bien en vue de l’évangile. Certes une question finit à la longue par se poser : à travers tant d’activités, le message essentiel arrive-t-il encore à filtrer ? Pire, l’Église ne devient-elle pas un écran ? Ne devient-elle pas celle qui arrête notre regard vers le Christ ? Ne conduirait-elle pas plus vers l’homme que vers l’homme-Dieu ? Comment faire pour que l’Église annonce et laisse se manifester Celui qui la construit et pour qui seul elle existe ? Chacun de nous, à sa modeste place, est l’Église, mais rappelons-nous que nous sommes les doigts qui pointons vers le Christ.

b. Église de l’Esprit

 

Avançons un peu dans le mystère de l’Église en envisageant ensuite l’Eglise de l’Esprit.  Nous disons dans le credo, et d’abord le symbole des apôtres « Je crois en l’Esprit Saint, à la sainte Église catholique… ». Nous  associons l’Église à l’Esprit. L’Église est la première œuvre de l’Esprit, son œuvre propre. Nous ne disons pas que nous croyons en elle ; nous croyons en toute la Trinité « dans l’Église ». Nous croyons en l’Esprit Saint s’unissant l’Église. Nous ne pouvons croire qu’en Dieu seul. La foi, au sens le plus fort, ne s’adresse qu’à Dieu.

c. Église de Dieu

Dieu justement… Nous croyons que l’Église n’existe pas pour elle-même, mais pour Dieu. L’Église n’est pas Dieu, mais elle est bien l’Église de Dieu. Nous y sommes baptisés « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Dès lors chaque chrétien agit comme membre de l’Église. Chaque chrétien est aimé singulièrement par le Christ mais jamais séparément du reste du corps. Il nous aime dans son Église. Il nous voit dans son Église puisque c’est en elle que Dieu nous veut. L’Église est une « mystérieuse extension de la Trinité dans le temps »[2]. L’Église est emplie de la Trinité. Et nous souvenir qu’elle est bien l’Église de Dieu nous gardera de toute réduction sociologique.

2. Église Peuple de Dieu

 

Avançons encore un peu ! En considérant l’Église d’abord comme peuple de Dieu (ministres et fidèles laïcs), on évoque d’abord ce qui est partagé par tous (au titre du baptême), puis ceux qui sont au service de ce qui est commun (les ministères ordonnés). L’Église n’est pas en premier lieu une hiérarchie même attentive aux fidèles : elle est le peuple de Dieu, peuple structuré, et dans lequel des ministères (et d’abord le ministère épiscopal) font fonction de services (sens du mot ministère).

Mais avançons toujours. Il y a comme une Église avant l’Église. L’Église existe avant l’incarnation ! Elle est de toujours à toujours ! Car il ne vous aura pas échappé que ce thème du « peuple de Dieu » permet de situer l’Église dans la perspective du « premier » peuple de Dieu, Israël, dans la continuité de l’histoire du salut. Dans le livre de l’Exode, on parle de l’assemblée, c’est à dire de « l’Église » des Israëlites ! Mais attention, l’Église ne remplace pas le peuple d’Israël. « L’Église n’est pas le nouveau peuple de Dieu, mais le peuple de Dieu à nouveau convoqué » (Jean-François Chiron). Nous appartenons certes à l’Église mais nous appartenons au Christ en étant dans une relation singulière avec son Église. Et c’est pourquoi on peut affirmer que chaque être humain est d’une certaine manière dans une relation à l’Église, une relation que, parfois, Dieu seul connaît. Le cardinal de Lubac expliquait que « déjà dans l’union d’Adam et Ève est préfigurée l’union du Christ et de l’Église. »[3]. Ainsi il faut voir déjà l’Église en Dieu, dans son projet créateur. L’Église existe depuis le commencement du genre humain, depuis la création du monde. L’idée n’est pas nouvelle puisqu’Origène affirmait déjà que l’Église était « fondée non seulement sur les apôtres mais sur les prophètes, et Adam lui-même… ».

Ainsi la figure de l’Église pourra passer, comme passe la figure de ce monde. La forme temporelle de l’Église pourra passer avec toute sa hiérarchie. Le Royaume adviendra quand Jésus remettra tout au Père. L’Église est ce royaume en germe. L’Église étant le signe visible de la Jérusalem céleste, toutes les médiations humaines, si utiles aujourd’hui, n’auront plus de raison d’être dans le Royaume. Le Seigneur transfigurera son Épouse.

Pour finir, nous pouvons affirmer et comprendre d’autant mieux que l’Église est « catholique ». Car saint Cyrille de Jérusalem affirme que l’Église est catholique non pas seulement parce qu’elle est universelle, c’est-à-dire universellement répandue par toute la terre, mais catholique parce qu’elle enseigne tout ce que les hommes ont besoin de connaître, parce qu’elle prend soin de toute l’humanité, parce qu’elle guérit universellement tout péché, parce qu’elle convoque tous les hommes. Elle comprend même tous les anges et tout le cosmos. Elle n’a ni limite de temps ni de lieu. Elle est ouverte à tous. Elle embrasse toute l’humanité. Elle s’étend à ceux d’hier comme de demain. Ne limitons jamais les frontières de l’Église à ce qu’on en voit visiblement. L’Église telle que Dieu la veut « est présente » dans l’Église catholique avec une plénitude qu’on ne trouve pas ailleurs.

Et pourtant ou plutôt pour cela, l’Église est aussi une institution, n’ayons pas peur de le dire ! Car le problème n’est pas l’existence d’une institution mais ce qui en fait le cœur. L’institution peut être celle qui défend la liberté des personnes ou les aliène. L’Église doit donc être bien plus qu’une institution ; elle doit être communauté de vie. Quand nous parlons de l’Église, avons-nous bien en tête cette « catholicité », cette universalité géographique, cosmique, de tous les temps ? Saint Augustin ou saint Vincent de Paul, sainte Madeleine ou sainte Thérèse ou ainsi que le moindre de nos frères et sœurs sont nos contemporains dans l’Église. Ils sont nos pères et nos frères, nos mères et nos sœurs. L’illettré rejoint le philosophe. Les chrétiens de tous les âges, de toutes les cultures forment bien un seul peuple de Dieu. Bien plus il nous faut voir l’Église telle qu’elle est appelée à être, dans le plan de Dieu, une, sainte, catholique, apostolique. Elle l’est par don de Dieu ; et elle ne l’est pas encore pleinement dans son unité et sa sainteté. Elle ne le sera pleinement qu’à la fin des temps (dimension eschatologique). Mais, depuis la résurrection du Christ, cette fin est déjà anticipée.

III. L’Église-Fraternité (pas d’Église sans Fraternité…)

1. L’Église et la justesse de l’attitude chrétienne

L’Église n’est pas au service d’elle-même mais du monde : « il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans (son) cœur » (Cf. GS 1). L’Église n’est pas seulement signe pour le monde, mais le monde est aussi le signe pour l’Eglise de sa propre universalité en tension vers le Royaume : « De même qu’il importe au monde de reconnaître l’Église comme une réalité sociale de l’histoire, et comme son ferment, de même l’Église n’ignore pas tout ce qu’elle a reçu de l’histoire et de l’évolution du genre humain. (…) Bien plus, l’Église reconnaît que, de l’opposition même de ses adversaires et de ses persécuteurs, elle a tiré de grands avantages et qu’elle peut continuer à le faire. » (Gaudium et spes 44). « Qu’elle aide le monde ou reçoive de lui, l’Église tend vers un but unique : que vienne le règne de Dieu. » (Gaudium et spes 45).

On voit ici apparaître non pas une double relation (Église/État ou Église/société), mais une triple relation Église/monde/royaume. Aujourd’hui on ajouterait peut-être même un rapport avec les autres religions. Ce qui importe surtout, c’est de mieux définir « la justesse de l’attitude chrétienne ». Dans toutes nos relations, il importe de ne pas perdre notre âme ecclésiale. L’Église n’a ni à imposer ses idées, ni à s’enfermer dans une sacristie. Elle indique une inquiétude ordinaire par sa tension vers le Royaume. Elle est dans le monde mais aussi avec ses combats, parfois ceux du monde, parfois les siens. Plus l’Église est fidèle à l’évangile plus elle sera écoutée, aimée comme son Maître ; mais n’oublions pas aussi qu’elle sera aussi plus méconnue ou persécutée : « le monde les a pris en haine » (Jn 17,14). La baisse de l’anticléricalisme, dont on se félicite parfois, n’est pas toujours un heureux signe.

L’Église offre donc un mélange, dans le visible même, du divin et de l’humain. Et notre humanité garde son penchant vers le mal. Notre Église aussi a de bons pasteurs et des mauvais pasteurs. Il y a des chrétiens médiocres et des saints. Nos lignes de partage (frontières) ne sont pas celles qu’on entend habituellement : (gauche / droite, progressistes / conservateurs, autorité / miséricorde, laïcs /clercs, institution / base…). L’Église est une communauté mêlée. Même les plus saints sont dans une sainteté précaire ! L’Église, dans ses membres, n’est jamais sans pécheurs.

Beaucoup ne voient dans l’Église ni une institution civilisatrice, ni une force spirituelle traversant les âges, ni un modèle humain d’attention aux plus pauvres. Sa figure est défigurée par les péchés réels ou supposés, on la dénonce réactionnaire ou révolutionnaire… Elle se trouve donc incomprise dans son être même, dans son mystère de foi. Elle demeure pourtant l’Église de Dieu ! Nous devons donc être des gens d’Église, des gens de l’Église avec une mémoire et sans mélancolie. La Tradition de l’Église, comme le rappelait Benoît XVI, n’est pas une collection de choses mortes, mais le fleuve vivant dans lequel les origines sont toujours présentes. Bien plus, la Tradition c’est la « présence permanente et efficace du Sauveur » (Benoît XVI). L’Église n’est pas une répétition du passé, mais le Christ s’adaptant à chaque situation.

Aujourd’hui les divergences existent dans l’Église. En politique, par exemple, les choix peuvent être pluriels parmi les catholiques, selon cette « légitime pluralité des options temporelles » qu’évoquait déjà le cardinal Ratzinger. Cette diversité existe aussi entre chrétiens. Elle a toujours existé depuis les apôtres, depuis Pierre et Paul, Paul et Barnabé. Des théologies différentes existent aussi depuis Jean et Paul. Mais, au final, il y a Pierre qui a reçu la charge des agneaux et des brebis. Pierre personnifie l’Église. L’Église se concentre, pour ainsi dire, en Pierre. Ce n’est pas nier le cercle que de nommer son centre. L’infaillibilité du pape est d’abord celle de l’Église. Et on comprend qu’elle ne s’exerce que dans de très rares moments. Car c’est bien l’Église qui a recueilli l’Évangile, l’a conservé, l’a commenté. L’Évangile se lit dans l’Église. L’Église ne renaît qu’avec l’Évangile médité et vécu.

Pour cela elle a besoin des autorités. Pas celle de la tradition seulement, mais celle de la raison (théologiens) et celle de l’expérience (charismatique, gens ordinaires). Ainsi, dans l’Église, les prêtres doivent reconnaître l’autorité des laïcs dans leur formation et leurs compétences. Et tout aussi naturellement, les laïcs doivent reconnaître l’autorité que les prêtres ont reçue par l’ordination. Seule une réelle réciprocité entre tous les partenaires de la mission (laïcs/prêtres, prêtres/diacres, religieux/prêtres… etc.) peut ouvrir des chemins nouveaux.

2. Une Église liquide ?

Car le pape François estime que « la pastorale en terme missionnaire exige d’abandonner le confortable critère pastoral du ‘on a toujours fait ainsi’. » Et depuis quelque temps, des théologiens et philosophes réfléchissent à ce qu’ils appellent une société liquide : « la modernité liquide est caractérisée par le primat des relations, de la communication, de la logique de réseau, par différence avec une société solide qui privilégie les institutions et la stabilité sociogéographique. » C’est cela que le philosophe Zygmunt Bauman appelle la société liquide. Dès lors, si la société est liquide, l’Église doit-elle aussi devenir liquide ? Appliquée à l’Église, cela signifie que la vie chrétienne serait basée sur l’activité spirituelle et moins sur des structures. La paroisse solide vise « tout, pour tous, en un lieu ». Peut-on imaginer une paroisse liquide qui ajouterait un « par tous » pour parvenir à toucher de nouvelles personnes que les nouvelles paroisses peinent à rejoindre ? Tous les baptisés seraient appelés à déployer ce dont ils sont capables pour l’annonce de l’Évangile, notamment auprès de personnes qui n’imaginent même pas que l’Église puisse leur offrir une réponse à leur soif spirituelle.

L’actuelle paroisse solide représenterait le quotidien et la proximité avec la figure du curé, l’Eucharistie dominicale. Des « nouveautés » y sont déjà apparues : repas partagés, groupes de prière, formation, Parcours Alpha, groupes bibliques… mais cette paroisse renoncerait à tout couvrir. Elle vise la multitude, mais ne peut guère atteindre tout le monde. Le doyenné serait par exemple le lieu du déploiement de la paroisse liquide. On pourrait déployer des compétences, de la créativité. Certains imaginent une paroisse « beau, bon, vrai » ! Le beau par des expositions, des concerts, de la culture ; le bon par l’attention aux migrants, aux plus pauvres ; le vrai par la formation, des conférences, des dialogues…

Conclusion

Quel sera le visage de l’Église de demain ? Nul ne peut le dire. Ce que je sais et ce que je crois, c’est que ce sera toujours l’Église de Dieu, l’Église du Christ ; il est LE même hier aujourd’hui et demain et donc elle est LA même hier, aujourd’hui et demain. Ce visage viendra toujours de l’Esprit Saint mais il ne se dessinera pas sans nous. Il ne s’agit pas ici de soigner les apparences mais de « répandre sur tous les hommes la clarté du Christ » (LG 1),   et donc de rayonner du Christ en Église. Nos pires infidélités ne sépareront pas l’Église du Christ. Nos lassitudes portent peut-être aussi une germination obscure ? Les saints jailliront toujours.

Alors, vous l’aurez compris, il n’y aura « pas de Fraternité sans Église » parce qu’il n’y a pas d’Eglise sans Fraternité. J’avais relevé en l’an 2000 sous la plume d’un prêtre lyonnais que « la vie de l’Église dépend moins de la place qu’on occupe que de celle qu’on fait aux autres. »[4] L’Église n’appartient effectivement à personne, sinon au Christ. Et puisque nous savons que « le petit nombre soulèvera la multitude »[5], ne soyons pas les propriétaires de l’Église mais soyons-en des membres fidèles et joyeux.


[1] Henri de Lubac, Méditations sur l’Église p. 157

[2] Henri De Lubac, Méditation sur l’Église, p. 195

[3] Henri De Lubac, Méditation sur l’Église, p. 45

[4] Louis Chol – Église à Lyon n°14, 11 juillet 2000

[5] Joseph Ratzinger, Le nouveau Peuple de Dieu, p. 141

3 Réponses à “jeudi 1er mars 2018”

  1. Lenhard M-Rose Dit :

    Ce texte m’interpelle beaucoup. Merci à son auteur.
    J’aimerais travailler ce texte pour pouvoir m’en inspirer pour les rencontres de carême organisées ici par notre diocèse.
    Il est long et je ne peux pas l’imprimer d’ici.
    Je suis une ancienne de votre diocèse et je consulte votre site tous les jours .
    Mon adresse postale en cas de besoin: LENHARD M-Rose
    31 rue des jardins
    57412 KALHAUSEN

  2. mgrgiraud Dit :

    Merci de me contacter si besoin.

  3. mgrgiraud Dit :

    Je vous l’envoie

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